Nous ne sommes pas des Américains !  par Serge Thion
  
 Depuis qu'on a inventé l'avion, notre époque sait que la mort et la
destruction tombent du ciel. De toutes les armées qui ont combattu à
travers le monde depuis un siècle, la plus frileuse, la plus dégonflée
a toujours été celle des Etats-Unis d'Amérique. Elle s'est toujours
entourée des plus formidables bombardements avant de risquer le
prudent orteil sur le champ de bataille. Quel Européen ne se
souviendrait de l'effrayante tactique dite du "tapis de bombes" qui
déversait la mort aussi bien sur les "amis" que les "ennemis" grâce
aux funèbres "forteresses volantes"? Quel Japonais pourrait avoir
évacué le souvenir des bombardements incendiaires, oblitérant case par
case une carte quadrillées du Grand Tokyo, par l'US Air Force, en
1945, prélude aux apocalypses d'Hiroshima et Nagasaki? Qui avait pu
ignorer, en Asie, qu'un demi-million de soldats américains avaient
besoin, vers 1968, pour avoir leur café chaud et leur bière fraiche,
d'un rideau de bombes, jour et nuit, sur les collines napalmées du
Viêt-Nam, un pays qui ne leur avait rien fait? Quel Cambodgien aurait
perdu le souvenir de ces B-52 réduisant en bouillie un homme sur dix
dans les villages ravagés? C'est l'apport des Américians à l'art
millénaire de la guerre: le bombardement massif, qui rase tout, comme
en Irak, comme en Serbie, comme... C'est sans doute cela que Bush et
les autres appellent leur "civilisation". Nous l'appelons la
sauvagerie des nantis. Rappelez-vous la Guerre du Golfe: 100% de
bombardements, 0% de soldats sur le terrain. Malgré les armes
sophistiquées, c'est encore le vieux B-52 qui fournissait le meilleur
rapport qualité-prix pour le hamburger d'Irakien au sang. On pense à
envoyer sur l'Afghanistan ceux qui roulent encore.

 Le soldat américain, habitué à se vautrer devant sa télé, préfère le
bombardement au combat, ce qui ne facilite pas sa vie le jour où le
combat devient inévitable. On a vu avec quelle vitesse il courait se
planquer lors de l'offensive du Têt 68 au Viêt-Nam. Des lapins au foie
jaune.

 Alors, il se trouve que, pour la première fois depuis 1812,
l'Amérique, reine du monde, subit un petit bombardement. Inattendu,
spectaculaire, principalement symbolique. Il vise le Pentagone (et il
dédaigne la Maison blanche). Il écrabouille quelques galonnés, ceux
qui, comme par hasard, ordonnent, du fond de leurs fauteuils (Planning
and Logistics), les bombardement des autres! Les planqués assommés
dans leur planque! On comprend que les bombardés aient dansé la
carmagnole en apprenant cette bonne nouvelle.  La deuxième cible est
l'horrible chose qui s'appelait tout simplement "centre du commerce
mondial". C'est une partie de "Wall Street". Il se trouve que,
quelques temps auparavant, l'opinion publique mondiale, beaucoup mieux
représentée par la nébuleuse des ONG que par les gouvernements
corrompus qui s'encanaillent à l'ONU, avait exprimé son exécration,
d'abord à Seatlle, puis à Gênes et finalement à Durban, des ravages
causés par la "mondialisation", selon les uns, ou la "globalisation"
selon les autres. Elles signifient pour tout le monde chômage,
apauvrissement, précarité, délocalisation et surexploitation.  Les
gens qui travaillent dans le centre nerveux de cet enfer économique
peuvent difficilement être considérés comme des "civils
innocents". Ils sont les opérateurs et les régulateurs, aux plus hauts
niveaux, de la plus inhumaine des activités qui consiste à extraire
des êtres humains une quantité extensible de travail qu'ils
transforment et chosifient en profits comptables. S'ils ne sont
eux-mêmes que des travailleurs parcellaires au service de l'anonyme
capital, ils sont comme les soldats de l'armée impériale, les suçeurs
de sang des pays pauvres, et ils courent les mêmes risques. Tous les
jours, ils écorchent des pauvres pour enrichir des riches. Basta!

 Parmi les droit de l'homme, celui qui est le moins souvent invoqué,
bien qu'il ait fourni la base théorique de la séparation des
"Etats-Unis" du Royaume d'Angleterre, c'est le droit de résister à une
oppression injuste. Le droit à l'insurrection devant l'abus commis par
le pouvoir a été proclamé par les pères fondateurs de notre monde
moderne, eux-mêmes insurgés. Il est la base juridique qui permet aux
citoyens américains de posséder des armes.Par conséquent, ceux qui
résistent et s'insurgent contre la domination globale, dans tous les
domaines, des Etats-Unis, et contre la domination écrasante et
destructrice du grand capital financier, concentré à Wall Street et
protégé par le Pentagone, peuvent revêtir leurs actes insurrectionnels
du manteau de la plus parfaite légitimité, tirée des droits réels de
l'homme dominé, c'est-à-dire de l'homme réel.

 Bien évidemment, ces actions violentes provoquent des morts. Nous
déplorons ces morts et les souffrances infinies qu'elles provoquent
chez les familles qu'elles frappent. Nous pleurerons les morts
américains comme nous avons pleuré les morts coréens, massacrés par
les bombes américaines; comme nous avons pleuré les millions de morts
indochinois, déchiquetés par les bombes américaines; en se souvenant
qu'elles continuent encore aujourd'hui à tuer les enfants: comme nous
pleurons les morts de Panama, tués par les avions américains; comme
nous pleurons les centaines de milliers de morts irakiens, tués par
l'embargo et les bombardement anglo-américains; comme nous pleurons
aussi les morts yougoslave, laminés par les avions otaniques, payés et
dirigés par les futurs morts du Pentagone.

 Mais cela ne donne aucunement le droit à des laquais de plume et à des
politiciens en baisse de proclamer que "nous sommes tous des
Américains". Ni les Kurdes, ni les Soudanais, ni les Lybiens, ni les
Serbes, ni les Français, ni tous les autres, ne sont américains; ils
ne se reconnaissent pas dans le lamentable cirque du jeu politique
américain; ils ne monopolisent pas les ressources consommables de la
planète. Il ne veulent pas dominer qui que ce soit ni, d'ailleurs,
être dominés par qui que ce soit.

 Cette honteuse affirmation démagogique s'inscrit dans une vague de
récupération idéologique plus haute que les tours de
Manhattan. L'usage soudain, éreintant, mordbide de la solidarité
totale, convulsive avec nos maître américains, frappés dans les signes
de l'empire, a été l'un des spectacles les plus répugnants de
l'année. La compassion avec les victimes, oui, elle coule de
source. Mais elle ne saurait s'étendre au pouvoir qui cherche à
dominer le monde. L'Amérique a reçu la monnaie de sa pièce, toute
petite monnaie pour une très grosse pièce. Cette punition tombée du
ciel a été douce aux centaines de millions de victimes de cette
Amérique inhumaine, mécanique, ordonnatrice de la terreur qui
maintient en place ses protégés un peu partout.

 On veut maintenant lancer la chasse aux "islamistes", terme que son
aspect vague rend propice à tous les usage et qui remplace
avantageusement les "communistes" d'antan.  L'Amérique avait pourtant
nourri ces "islamistes" quand ils pouvaient affaiblir l'Union
soviétqiue. Les USA vont maintenant se modeler sur la pratique
israélienne en matière de tuerie. Sachant ce que l'on doit savoir, on
doit souhaiter que les Américains envahissent l'Afghanistan. Ils
pourraient y recevoir des leçons essentielles.

 La fascisation du monde va faire un grand pas en avant, avec la
bénédiction de l'Europe sociale-démocrate. Le gouvernement
conservateur de Madrid a dit: "Nous ne participerons à aucune
guerre". Pourquoi le nôtre ne pourrait-il pas dire la même chose?  A
cet accroissement prévisible des oppressions les hommes libres
répondront par une solidarité augmentée entre tous ceux qui se
reconnaissent un devoir de résistance.

Serge Thion ex-chercheur, révoqué politique.15 septembre 2001.